Votre mère laisse la moitié de son assiette, son pantalon flotte, elle se fatigue vite. Ces petits changements passent souvent pour « normaux à son âge ». Ils peuvent pourtant signaler une dénutrition, un problème de santé fréquent, qui se repère facilement et se corrige d’autant mieux qu’on agit tôt.
Cet article reprend les repères de la Haute Autorité de santé (HAS) et de Santé publique France, pour vous aider à repérer, agir au quotidien et savoir quand en parler au médecin.
Qu’est-ce que la dénutrition chez la personne âgée ?
La HAS définit la dénutrition comme l’état d’un organisme en déséquilibre nutritionnel : le bilan d’énergie ou de protéines est négatif. Autrement dit, le corps reçoit moins que ce qu’il utilise.
Trois mécanismes, souvent mêlés, y conduisent :
- des apports trop faibles : la personne mange moins, par manque d’appétit, de moral, de dents en bon état ou d’envie de cuisiner seule ;
- des besoins qui augmentent : une infection, une plaie, une maladie en cours font dépenser davantage ;
- des pertes : le corps absorbe mal ce qui est mangé (troubles digestifs).
Quand les réserves manquent, l’organisme prend dans les muscles. C’est pour cela que la dénutrition rend plus faible, plus lent, et plus exposé aux chutes.
Selon la HAS, la dénutrition touche près de 3 millions de personnes en France, dont au moins un tiers a plus de 70 ans (communiqué de novembre 2021).
La dénutrition, c’est une balance déséquilibrée : les besoins dépassent les apports.
Les signes d’alerte à repérer à la maison
La dénutrition s’installe sans bruit. Ce sont souvent les proches ou l’auxiliaire de vie qui la voient venir, parce qu’ils sont là au moment des repas.
Dans l’assiette et dans la cuisine
- Des repas sautés ou laissés à moitié, un appétit qui baisse depuis quelques jours.
- Un réfrigérateur presque vide, ou plein de produits périmés.
- Des repas réduits à un café et des biscottes, ou des produits « allégés ».
- Une gêne pour mâcher ou avaler : toux pendant le repas, aliments mis de côté.
Sur le corps et dans le comportement
- Des vêtements devenus trop grands, une ceinture resserrée, une alliance qui glisse.
- Une fatigue inhabituelle, du mal à se lever d’une chaise, une marche plus lente.
- Une chute, même sans gravité.
- Un moral en baisse, un repli sur soi.
Les situations qui augmentent le risque
La HAS liste plusieurs situations qui doivent alerter l’entourage, surtout quand elles s’additionnent :
- l’isolement, un deuil, des difficultés financières, une hospitalisation ;
- des problèmes de dents, un appareil dentaire mal adapté, une bouche sèche ;
- une dépression, une maladie d’Alzheimer ou une maladie de Parkinson ;
- la prise de nombreux médicaments, dont certains assèchent la bouche, modifient le goût ou coupent l’appétit ;
- une douleur, une infection, une fracture, une constipation sévère ;
- un régime strict (sans sel, amaigrissant, diabétique, anticholestérol) suivi longtemps ;
- le besoin d’aide pour manger ou pour se déplacer.
Si vous pensez qu’un médicament coupe l’appétit de votre proche, parlez-en au médecin ou au pharmacien. N’arrêtez jamais un traitement de vous-même.
Comment le médecin pose le diagnostic : les critères de la HAS (2021)
En novembre 2021, la HAS et la Fédération française de nutrition ont publié des critères propres aux personnes de 70 ans et plus. Ils remplacent ceux de 2007 pour le diagnostic. Le principe : il faut au moins un critère physique et au moins un critère de cause.
| Critères physiques (un seul suffit) | Critères de cause (un seul suffit) |
|---|---|
| Perte de poids d’au moins 5 % en 1 mois, ou d’au moins 10 % en 6 mois, ou d’au moins 10 % par rapport au poids habituel avant la maladie | Prise alimentaire réduite d’au moins 50 % pendant plus d’une semaine, ou toute réduction pendant plus de deux semaines |
| IMC (indice de masse corporelle) inférieur à 22 kg/m² | Absorption réduite (maldigestion, malabsorption) |
| Sarcopénie confirmée : baisse de la force et de la masse musculaires, mesurées | Maladie aiguë, maladie chronique qui évolue ou cancer évolutif |
Pour une perte de 5 %, cela fait environ 3 kg en un mois chez une personne de 60 kg.
Dénutrition modérée ou sévère
Une fois le diagnostic posé, le médecin en évalue la sévérité. La dénutrition est sévère dès qu’un de ces critères est présent :
- IMC inférieur à 20 kg/m² ;
- perte de poids d’au moins 10 % en 1 mois, ou d’au moins 15 % en 6 mois (ou par rapport au poids habituel) ;
- albuminémie (taux d’albumine dans le sang) inférieure à 30 g/L.
Elle est modérée quand aucun critère de sévérité n’est présent : par exemple un IMC entre 20 et 22, ou une perte de 5 à 10 % en 1 mois ou de 10 à 15 % en 6 mois.
Le suivi recommandé
À domicile, la HAS recommande de surveiller le poids, l’IMC, l’appétit, ce que la personne mange et sa force musculaire une fois par mois, et à chaque consultation. En cas d’infection, d’opération ou de baisse d’appétit, ce suivi passe à une fois par semaine.
Les conséquences de la dénutrition
La HAS rappelle que la dénutrition augmente les chutes, les fractures, les hospitalisations et les infections. Elle accélère la perte d’autonomie et augmente la mortalité, quelle qu’en soit la cause.
Le plus difficile est le cercle vicieux. La personne mange moins, perd du muscle, se fatigue, sort moins, tombe ou tombe malade, et mange encore moins. Les complications deviennent à leur tour des causes de dénutrition. C’est pourquoi la HAS parle de spirale, et pourquoi chaque semaine compte.
Agir au quotidien : des repas qui nourrissent vraiment
La prise en charge commence presque toujours dans la cuisine. La HAS recommande de débuter par des conseils alimentaires et une alimentation enrichie, si possible avec une diététicienne.
Les bons réflexes à table
- Trois repas par jour, même légers, et une ou deux collations (un laitage, un fruit, une part de gâteau de riz).
- Pas plus de 12 heures sans manger la nuit : dîner un peu plus tard, petit déjeuner plus tôt, ou une collation le soir.
- Des protéines à chaque repas principal : viande, poisson ou œufs une à deux fois par jour, et trois à quatre produits laitiers par jour.
- Pas de produits allégés, et du goût : herbes, épices, sauces. Ne supprimez pas le sel sans avis médical : il relève le goût.
- Des textures adaptées aux dents et à la déglutition : haché, moelleux, en sauce.
- Un repas agréable : une jolie table, quelqu’un avec qui parler, du temps pour manger.
Varier les aliments et les couleurs donne envie de manger.
Enrichir les repas sans augmenter les portions
Une personne qui a peu d’appétit ne mangera pas une assiette plus grande. L’enrichissement consiste à ajouter de l’énergie et des protéines dans le même volume. La HAS donne ces repères :
| Ingrédient ajouté | Ce qu’il apporte environ |
|---|---|
| 3 cuillères à soupe de lait en poudre (20 g) | 8 g de protéines |
| 20 g de gruyère râpé | 5 g de protéines |
| 1 portion de fromage fondu (30 g) | 4 g de protéines |
| 1 jaune d’œuf | 3 g de protéines |
| 1 cuillère à soupe de crème fraîche épaisse (25 g) | 80 kcal |
| 1 cuillère à soupe de beurre fondu ou d’huile (10 g) | 75 à 90 kcal |
En pratique :
- un jaune d’œuf et du fromage râpé dans la purée ;
- du lait en poudre dans le potage, la béchamel ou le lait du petit déjeuner (une cuillère à soupe pour 100 ml) ;
- des légumes en gratin plutôt qu’à la vapeur ;
- des pâtes à la carbonara ou à la bolognaise ;
- en dessert, des flans, des crèmes, du riz au lait, un clafoutis.
Si votre proche suit un régime prescrit (diabète, rein, cholestérol), demandez au médecin comment enrichir ses repas sans le déséquilibrer.
Bouger un peu chaque jour
Une marche, un peu de jardinage, quelques levers de chaise : l’activité entretient les muscles et ouvre l’appétit. Demandez au médecin ou au kinésithérapeute ce qui convient à votre proche.
Le traitement : les compléments nutritionnels oraux
Si les repas enrichis ne suffisent pas, ou d’emblée en cas de dénutrition sévère, le médecin peut prescrire des compléments nutritionnels oraux (CNO). Ce sont des produits à des fins médicales spéciales, riches en énergie ou en protéines : boissons lactées ou fruitées, crèmes dessert, potages, avec ou sans lactose.
Comment les prendre
La HAS précise que :
- les CNO se prennent en plus des repas, jamais à leur place ;
- en collation, on les propose environ 2 heures avant ou après un repas, pour ne pas couper l’appétit ;
- le médecin vise en général un apport en plus d’environ 400 kcal ou 30 g de protéines par jour, souvent avec 2 unités. Le nombre exact est fixé sur l’ordonnance ;
- les goûts et la température comptent : sucré servi frais, salé réchauffé, arômes variés pour éviter la lassitude ;
- une fois ouvert, un complément se garde 2 heures à température ambiante et jusqu’à 24 heures au réfrigérateur.
Il est utile de les présenter à votre proche comme un traitement, et de vérifier qu’ils sont vraiment bus ou mangés.
Le remboursement
Les CNO inscrits sur la liste des produits remboursables (LPP) sont pris en charge par l’Assurance maladie sur ordonnance. Selon l’arrêté du 7 mai 2019, après 70 ans, il faut présenter au moins un de ces critères : perte de poids d’au moins 5 % en 1 mois ou 10 % en 6 mois, IMC inférieur ou égal à 21, score MNA inférieur ou égal à 17 sur 30, ou albuminémie inférieure à 35 g/L.
La première prescription dure un mois au plus, et la première délivrance en pharmacie est limitée à 10 jours. Ensuite, le médecin réévalue (poids, appétit, tolérance) et peut renouveler pour trois mois au plus. Votre pharmacien vous dira quelle part reste à votre charge.
Quand l’alimentation par la bouche ne suffit plus, d’autres solutions existent (nutrition par sonde). Elles se décident avec le médecin, le plus souvent à l’hôpital.
Quand consulter le médecin
Prenez rendez-vous avec le médecin traitant si :
- votre proche a perdu 2 kg en un mois ou 4 kg en six mois ;
- il mange moitié moins que d’habitude depuis plus d’une semaine ;
- il tousse ou s’étouffe en mangeant ;
- il rentre de l’hôpital, ou se remet d’une infection, et a peu d’appétit ;
- il refuse les compléments prescrits ou ne les supporte pas.
Avant la consultation, apportez le carnet de poids et quelques notes sur les repas des derniers jours. Le médecin pourra orienter vers une diététicienne, un dentiste ou un orthophoniste si avaler devient difficile.
Ce qu’une aide à domicile peut faire
Une auxiliaire de vie n’est pas un soignant : elle ne pose pas de diagnostic et ne modifie aucune prescription. Mais elle est présente au moment où tout se joue, celui des repas. Elle peut :
- faire les courses et préparer les repas selon les goûts de votre proche et les consignes du médecin ou de la diététicienne, en pensant à l’enrichissement ;
- partager le repas ou rester à table, ce qui aide souvent à manger davantage ;
- proposer les collations et les compléments prescrits aux bons horaires ;
- peser votre proche chaque mois sur la même balance et noter le poids ;
- vous prévenir quand l’assiette revient pleine, que le réfrigérateur se vide ou que l’appétit baisse.
Après une hospitalisation, période où le risque est plus fort, une aide au retour à domicile permet de reprendre de bonnes habitudes dès les premiers jours. Pour les jours sans intervenant, le portage de repas peut compléter.
Ces heures peuvent être financées en partie par l’APA et ouvrent droit au crédit d’impôt de 50 %.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la dénutrition chez la personne âgée ?
C’est un déséquilibre : le corps reçoit moins d’énergie ou de protéines qu’il n’en a besoin, parce que la personne mange moins, absorbe mal ce qu’elle mange ou dépense plus (maladie, infection). Le corps puise alors dans ses muscles.
Quels sont les critères de dénutrition après 70 ans ?
Selon la HAS (novembre 2021), il faut au moins un signe physique (perte de poids d’au moins 5 % en 1 mois ou 10 % en 6 mois, IMC inférieur à 22, ou fonte musculaire confirmée) et au moins une cause (manger nettement moins, mal absorber, ou une maladie en cours). Le diagnostic est posé par un professionnel de santé.
Quelle différence entre dénutrition et carence alimentaire ?
Une carence est le manque d’un nutriment précis, comme une vitamine ou un minéral. La dénutrition est un manque global d’énergie et de protéines. Les deux vont souvent ensemble, et seul le médecin peut décider d’une supplémentation.
Les compléments nutritionnels oraux sont-ils remboursés ?
Oui, sur ordonnance, pour les produits inscrits sur la liste de l’Assurance maladie (LPP) et lorsque la personne remplit des critères de dénutrition. La première prescription dure un mois au plus, puis le médecin réévalue avant de renouveler.
Comment enrichir les repas d’une personne âgée ?
On ajoute aux plats habituels du lait en poudre, du fromage râpé, un jaune d’œuf, de la crème ou du beurre. L’assiette garde le même volume mais apporte plus de protéines et de calories.
À partir de quelle perte de poids faut-il consulter ?
Santé publique France conseille de consulter le médecin en cas de perte de 2 kg en un mois ou de 4 kg en six mois. Des vêtements devenus trop grands sont aussi un signal.
Sources
- HAS — Diagnostic de la dénutrition chez la personne de 70 ans et plus, recommandation et fiche outil (novembre 2021)
- HAS — Diagnostiquer plus précocement la dénutrition chez la personne âgée de 70 ans et plus, communiqué (10 novembre 2021)
- HAS — Stratégie de prise en charge en cas de dénutrition protéino-énergétique chez la personne âgée (avril 2007)
- Légifrance — Arrêté du 7 mai 2019 sur la prise en charge des produits pour complémentation nutritionnelle orale destinés aux adultes (2019)
- Santé publique France, Manger Bouger — La dénutrition, sur Santé.fr (2022)
Publié le · mis à jour le
Cofondateur de ColombAge, spécialiste de l’aide à domicile et des solutions pour seniors.
Tous ses articles →Cet article vous a-t-il été utile ?
Merci pour votre réponse.
